Accueil>Poser sa relation avec les élèves>Travailler avec des adolescents> La quête d’autonomie et ses dangers chez les adolescents

[Nous aborderons ici l’autonomie en ce qu’elle concerne l’attitude générale des élèves ; les aspects liés à l’activité intellectuelle sont traités dans les parties consacrée au cours: Orientation par l’échec, impuissance apprise ou efficacité personnelle par l’autonomie ? / L’autonomie : comment la mettre en oeuvre ?]

Les élèves sont des personnes en chemin vers l’autonomie; comment les accompagner ?

L’adolescence n’est pas une maladie, et se déroule le plus souvent dans des conditions tout à fait satisfaisantes, comme le démontre Philippe Jeammet [1], mais ce n’est pas toujours le cas, et entre 11 et 18 ans les jeunes changent beaucoup.

En tant qu’enseignants, nous avons besoin de poser quelques éléments de base sur l’aspiration à l’autonomie [2].

Tout d’abord l’autonomie peut s’entendre comme une émancipation face à la société (on cible alors le « jeune »), ou bien de façon bien plus globale, et elle est alors personnelle, intellectuelle, citoyenne (on cible alors « l’adolescent »)[3]. C’est cette seconde acception que nous retiendrons ici.

L’autonomie repose sur l’accession à la maturité des élèves. Piaget a établi des étapes dans la maturation de l’enfant, surtout utiles pour l’école maternelle et primaire, dans une moindre mesure pour le collège. Mais alors un débat s’est instauré (même si la pensée de Piaget est bien plus nuancée). Les étapes de la maturité conditionnent-elles le travail que l’on peut demander, ou bien l’exigence scolaire est-elle un facteur propre à faire passer plus rapidement les élèves d’un stade à un autre ?

Un axe de réponse se trouve dans le travail du pédagogue russe Vigotsky, qui a mis en avant l’importance de l’interaction enfant-adulte dans le déploiement de compétences cognitives d’autant plus rapide qu’elle est stimulée. Les « machines à lire » ou banques automatiques d’exercices ont encore du chemin à parcourir avant de supplanter l’incarnation du savoir et l’ancrage affectif de l’enseignant.

Pour en savoir plus sur Lev Vigotsky :

https://www.scienceshumaines.com/lev-vygotski-1896-1934-pensee-et-langage_fr_9754.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_proximale_de_d%C3%A9veloppement
http://www.ibe.unesco.org/sites/default/files/vygotskf.pdf

Enfin si l’autonomie est un processus progressif, il s’opère par étapes, par sauts successifs comprenant les phases décrites dans le schéma ci-dessous, et prend des formes différentes d’un élève à un autre.

L’aspiration à l’autonomie connaît aussi des variations avec l’âge. Etant entendu que chaque individu est spécifique, on observe globalement des moments de doute dans l’identité personnelle et des moments d’affirmation.

Or c’est autour de 13-15 ans et 17-19 ans que les adolescents sont les plus instables et fragiles…  Et cela correspond aux classes de 3e-2nde et Terminale, celles où on leur demande de poser les choix les plus déterminants pour leur vie future !

C’est autour de 16-17 ans que le pic d’autonomie est le plus grand.

D’ailleurs, plus largement, on néglige souvent une donnée essentielle, que le grand neuro-psychiatre Boris Cyrulnik rappelle avec force : la croissance des garçons et celle des filles n’obéissent pas au même rythme, et les garçons arrivent au Collège avec presque deux ans de retard sur les filles, retard qu’ils ont encore en Terminale[6]. Dans son abbaye de Thélème, Rabelais fait entrer « les femmes de dix à quinze ans et les hommes de douze à dix-huit ». [7] Les humanistes percevaient la différence entre égalité et égalitarisme.

C’est là un fait d’observation constaté par tous les enseignants, mais dont étrangement on ne tire aucune conséquence. Les garçons sont fatigués par leur croissance en Première et en début de Terminale, alors que les filles sont physiquement et psychologiquement au faîte de leurs capacités, mais on exige des deux la même attitude scolaire et l’orientation se joue sur ces résultats. Les enseignant(e)s qui laissent passer des garçons ayant des résultats moindres que ceux des filles sont-ils d’affreux machistes perclus de préjugés, ou des personnes tentant de rétablir un peu d’équilibre dans un système violemment inéquitable ?…

L’adolescence est par ailleurs marquée par les changements au niveau de la relation qui unit le jeune à ses parents.  Il est pris entre deux besoins forts différents soit celui de se séparer de ses parents et celui de trouver en eux une « base de sécurité ».

La distanciation des parents va se manifester chez l’adolescent par un mouvement d’alternance entre le rejet ou l’adoption d’identifications extérieures, l’essai temporaire de divers rôles sociaux. Le groupe de pairs permet aussi à l’adolescent d’acquérir un sentiment d’appartenance choisi. Le groupe va servir à apaiser les tensions mineures qui apparaissent dans le cadre familial, tandis que la famille doit servir d’abri face aux problèmes majeurs. Les conflits qui opposent les adolescents à leurs parents pourraient dénoncer un manque d’appartenance. Il y a nécessité d’appartenir à une identité pour s’en différencier (+/-) et devenir autonome.

Les relations progressivement évoluent au sein de la famille de l’asymétrie vers de plus en plus de réciprocité, d’échange sur une base moins inégalitaire.

Cette quête d’autonomie peut prendre un cours dangereux.

Au terme d’un processus de construction de son autonomie, l’individu peut se croire tout-puissant ou peut désirer imposer sa volonté aux autres. « Le renard libre dans le poulailler libre » de Marx. Il importe dans notre société de replacer cette autonomie dans le champ des lois de la vie commune, et plus largement de la fraternité, qui ouvre par exemple sur la solidarité.

Pour se construire l’élève peut être amené à tester les limites du système, de l’autorité ; plus les limites s’effacent, plus il les cherchera. Et il se trouve face à une multitude d’influences qui ne demandent qu’à s’emparer de l’enfant trop tôt et le projeter dans un univers auquel il appartiendra tout entier, avant que toute distance critique ne soit possible. Chacun pense aux violences de groupes et à l’islamisme ; pour l’évoquer avec les élèves le film de Louis Malle, Lacombe Lucien (1974), ouvre le champ d’une réflexion qui pour être distanciée aujourd’hui n’en est pas moins brûlante. 

Le jeune peut être aussi tenté de se définir négativement, afin d’attirer l’attention sur lui, ou bien de détourner le regard de son échec face aux exigences scolaires vers la critique de sa « paresse » ou de son côté turbulent. Dans les deux cas il peut chercher des cibles faciles (enseignant en difficulté en terme de discipline), ou au contraire chercher un trophée (un enseignant apprécié, respecté, ou soucieux de l’aider) afin de se mesurer à lui ou d’être certain de se voir isolé complètement, ayant découragé même les plus opiniâtres.

L’école peut servir d’exutoire (tout comme elle peut servir d’abri !) face à des tensions éprouvées dans un cadre familial ou social. Là encore l’élève envoie un signal à ses parents ou à son groupe : j’échoue pour briser vos rêves de réussite sociale, j’échoue pour ne pas me désolidariser des camarades.

Enfin l’agressivité des adolescents est souvent liée à un fort sentiment d’insécurité personnelle. Face au risque scolaire, face aux souffrances individuelles, face au doute identitaire, toute frustration éveille la douleur sous-jacente. Une approche dogmatique des connaissances est rassurante, la domination de l’autre chasse les peurs, le monde extérieur est responsable de ce qui cloche dans leur vie. Souvent faiblement dotés en capacité à interagir, ces élèves se réfugient donc dans des comportements antisociaux, dans une spirale d’où il est difficile de sortir. Les émotions sont refoulées, d’où la difficulté à ressentir la souffrance de l’autre.[4]

Tous ces mécanismes concourent à ce que Eric Debardieux appelle « l’oppression viriliste »[5], essentiellement ressentie au Collège. Les filles en sont victimes, mais aussi les garçons qui ne répondent pas à ses canons (élèves en réussite scolaire, timides, peu sportifs, homosexuels…), soit un quart des élèves des deux sexes (en d’égales proportions).

Face à toutes ces tensions, l’adolescent n’a pratiquement aucune représentation concrète de l’avenir, et donc du danger (ce que l’on retrouve dans les pratiques à risque, particulièrement fréquentes et dangereuses à ces âges, le danger de mort étant étranger). Les débordements peuvent donc aller très loin.


[1] Sous la direction de Philippe Jeammet, Adolescents d’aujourd’hui, ils vont bien, merci !, Bayard, 201

[2] Philippe Meirieu a particulièrement écrit sur cette question ; on peut consulter de nombreux articles sur internet notamment dans son dictionnaire en ligne ( https://www.meirieu.com/DICTIONNAIRE/autonomie.htm) , ou une de ses dernières publications : Philippe Meirieu, Comment aider nos enfants à réussir, Bayard culture, 2015

[3] Robert Baillon, La démocratie au lycée, ESF, 2000

[4] Daniel Favre, Transformer la violence des élèves, cerveau, motivation et apprentissages, Dunod, 2007

[5] Eric Debarbieux, Arnaud Alessandrin, Johanna Dagorn et Olivia Gaillard, Les violences sexistes à l’école. Une oppression viriliste. Observatoire européen de la violence à l’école. 2018.

[6] Pour une formulation courte et explicite, on peut se référer à France Culture, La grande table, 20 juin 2018, à 20 minutes

[7] François Rabelais, Gargantua, 1534


2 commentaires sur « La quête d’autonomie et ses dangers chez les adolescents »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s