Accueil>Poser sa relation avec les élèves>Travailler avec des adolescents> Phénomènes de groupe et rites de passage

Les phénomènes de groupe

Certains sont inscrits dans la structure scolaire même.

– Le rythme des années collège ou lycée conditionne en grande partie les postures de travail : 6e et 2ndes qui entrent dans l’établissement et cherchent à poser leur identité, 5e-4e et 1ères à la motivation parfois déficiente, en l’absence d’enjeu fort, 3e et Terminales dont la maturité face au travail s’accélère devant l’échéance.

– Le rythme de l’année scolaire pèse aussi. Par exemple, dans le premier mois l’élève s’interroge sur le rôle qu’il entend jouer dans le collectif en constitution ; beaucoup de cartes sont rebattues. Permettra-t-on qu’il joue un rôle différent de celui de l’année précédente (sans tenir compte des « réputations » ou des souvenirs) ?

Certains sont inscrits dans la dynamique spécifique du groupe social d’appartenance ou dans le fonctionnement de la classe.

Pour se limiter à un cas redouté, ils se peut qu’une spirale négative entraîne le groupe classe vers le manque voire le refus de travail, le bavardage voire l’insolence.

Lorsqu’il y a des discriminations contre les filles, elle s’opèrent doublement dans cette dimension collective: dans le cadre familial, bien souvent, puis au sein du groupe des pairs. Les filles intègrent alors les comportements machistes et apprennent à composer avec, faute de pouvoir les chasser. L’action pour faire reculer ces discriminations doit donc cibler les garçons et les filles, afin de mettre en lumière ces représentations avant même de lutter contre [1].

Enfin certaines dynamiques négatives apparaissent dans le fonctionnement des groupes mis en place pour accomplir une tâche et nous interrogent quant aux présupposés positifs sur l’intelligence collective qui sont implicitement admis. Christian Morel[2] a montré plusieurs biais dont il fallait se méfier :

– plus il y a de monde dans une réunion, moins une erreur sera repérée, car les interventions deviennent limitées en temps voire impossible, et la responsabilité individuelle est diluée

– il est rare qu’une majorité reconnaisse qu’une minorité ou un individu seul aient la bonne réponse au problème, par un subtil jeu de quête d’affiliation au groupe et d’effet de gel (on se dédit rarement), même si elle est dans l’erreur

– un groupe privilégie la bonne entente entre les participants, on évite les sujets qui fâchent, on évite de montrer la faille dans le raisonnement d’un proche

– la prise de parole s’inscrit dans des représentations quant à ce qu’est sensé penser tel ou tel autre participant, avec une part d’implicite source de malentendus

Eviter ces biais qui ruinent l’apport d’une prise de décision collective suppose de rendre leur liberté de parole aux acteurs divergents en s’écartant d’une culture de la sanction, de l’évaluation, et donc en modifiant l’image collective de ce qu’est l’autorité et de ce qu’est un chef, voire de stimuler cette capacité à l’indépendance d’esprit (en veillant à d’abord former à la décision individuelle avant de faire travailler en groupes, par exemple). Le chantier est vaste et ouvre sur le point suivant.

Dimension individuelle et collective se retrouvent dans la dimension citoyenne de l’enseignement.

La meilleure protection contre les mythes, les violences collectives, est une liberté de pensée et d’action. Le livre de Michel Terestchenko, « Un si fragile vernis d’humanité ; banalité du mal, banalité du bien »[3], à la recherche des déterminants de l’action des hommes dans les mécanismes totalitaires, montre combien importe une éducation à la liberté et à la prise de décision même face au consensus établi et à la pression du groupe. L’étude (posée dès les années 1960…!) du comportement de personnes restant inactives lorsque d’autres sont agressées, ou d’étudiants obéissant à des ordres les enjoignant de brutaliser psychologiquement d’autres étudiants (lors d’une expérience bien connue) rappelle la constante obligation d’un tel combat.

L’enseignement, l’un des derniers lieux dispensateurs de rites de passage au sein de notre société.

L’entrée en Sixième, le brevet, l’entrée au Lycée et le bac ont résisté, alors même que plusieurs autres rituels reculaient voire disparaissaient au travers de la déchristianisation (baptême, communion solennelle) ou de l’évolution de la société (mariage)[4]. Ce propos n’est pas le lieu de s’en réjouir ou de s’en plaindre, mais simplement de le constater. Or il peut être considéré que ces rites de passage jouent, dans le cas spécifique des adolescents, un rôle dans leur empowerment, en ce qu’ils leur font endosser la plénitude d’un statut supérieur. Il est ici question de responsabilisation, donc de montée en maturité, à l’opposé du flou observé chez les « adulescents » ou de « l’effet Tanguy ».

Au travers de l’acquisition symbolique de ces passages, l’élève trouve à la fois une motivation à se mobiliser voire à se dépasser, et ensuite aspire à exercer une plus grande autonomie afin de bien montrer qu’il est passé à un stade plus avancé de son développement personnel.

Nous faisons tous des efforts pour accueillir les Sixièmes, pour accompagner les nouveaux Secondes, les examens nationaux sont en permanence interrogés face au contrôle continu. Mais n’est-il pas normal que ces moments qui tissent un lien entre les générations et qui servent de moments initiatiques recèlent une part de mystère, somme toute rapidement surmontée ?

Il a fallu des générations pour établir ces buttes témoin ; les examens sont à la portée de chaque ministre de l’éducation. La société et la communauté éducative veillent semble-t-il.


[1] Un exemple en est donné dans l’article de Mariette Kammerer, « Faire reculer les discriminations à l’adolescence », revue Lien social, n°1017, 5 mai 2011

[2] Christian Morel, Les décisions absurdes, Folio, 2014

[3] Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité , La Découverte, 2007

[4] D’ailleurs, Fabrice Hervieu-Wane, auteur du Guide du jeune enseignant aux éditions Sciences humaines, a aussi publié Une boussole pour la vie, les nouveaux rites de passage, Albin Michel, 2005, où il défend l’importance structurante de ces moments symboliques.

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