Accueil> Enseignement et genre>Enseignant, un métier concerné par les questions de genre

Plan

– Une profession au recrutement fortement marqué par les stéréotypes

– Un rapport plus complexe avec les stéréotypes : les femmes enseignantes, sur une trajectoire d’ascension sociale au sein de la société ?

– L’homosexualité enseignante, une discrétion imposée et choquante


L’égalité entre femmes et hommes a été définie comme « Grande cause nationale » pour le quinquennat du président Macron.[1] Voyons ce qu’il en est pour ce qui relève des enseignant.e.s.


– Une profession au recrutement fortement marqué par les stéréotypes

Le métier d’enseignement se féminise, massivement.

Dans la lignée de ce qui s’est passé dans le Primaire ( 65 % de femmes en 1954, 82 % en 2014-15 ) le Secondaire public compte 58.2 % de femmes (62.1% chez les certifiés et professeurs d’éducation physique ).

Mais cette progression n’est pas signe d’accession au pouvoir selon les études menées depuis les années 1970.

En effet le métier d’enseignant est considéré comme déclassé. Les hommes s’en détourneraient, au profit de métiers plus prestigieux,  lucratifs ou porteurs de pouvoir (notamment dans les sciences et techniques). Les femmes alors se dirigeraient vers ces emplois compatibles avec la place qui leur est dévolue dans la sphère familiale (travaux domestiques, éducation des enfants) et dans la sphère sociale (relégation hors du pouvoir, donc spécialisation dans les domaines culturels, littéraires) [2]  . Les femmes enseignantes sont donc particulièrement soumises aux stéréotypes, même si elles prétendent agir librement. [3]

Cette position subordonnée se retrouve dans la feuille de paye. Alors que les grilles indiciaires sont les mêmes quel que soit le sexe, les femmes touchent des salaires plus bas que les hommes (8% de moins). En cause le choix de temps partiels pour privilégier la vie de famille, quand les hommes qui sont déchargés de celle-ci peuvent cumuler les heures supplémentaires et les fonctions lucratives (comme le montre la ventilation des IMP: les IMP correspondant aux missions les plus complexes sont attribuées majoritairement à des hommes, alors qu’ils sont minoritaires dans le public cible). [4]

Pas étonnant dès lors que l’on retrouve un système scolaire dirigé principalement par des hommes, comme chefs d’établissements notamment [De nombreuses publications évoquent la domination masculine dans le supérieur, mais ce n’est pas ici le sujet, puisque nous nous penchons sur le Secondaire et qu’il n’y a aucun lien hiérarchique entre l’université et le Secondaire et aucune visibilité pour les élèves.].

Cette domination numérique des femmes ne se traduit pas non plus par une diminution du poids des stéréotypes sexués, dans la mesure où ces femmes sont elles-même porteuses de ces stéréotypes, qu’elles incarnent de par leurs choix et véhiculent auprès des élèves et dans la société. [5]

Pour autant, cette place des femmes ne doit pas être remise en cause. Elle est naturelle, fruit de l’égalité devant le concours, et sans impact éducatif. Ainsi en 2016 lorsqu’un Inspecteur général de Lettres se réjouit de ce que davantage d’hommes obtiennent le CAPES de lettres dans le rapport du jury (avec une formulation très contestable de son propos il est vrai), une bronca éclate, avec lancement d‘une pétition dans laquelle on peut lire :

« [Les femmes ] ne doivent-elles pas craindre légitimement que le jury serait invité à favoriser les candidats ? »

 « Le jury d’un concours de la Fonction publique se décrédibiliserait gravement par des comportements ou des orientations sexistes, ou par toute forme de « discrimination positive » en faveur des hommes. »

« Prendre les élèves garçons pour des idiots en supposant qu’ils ne seraient pas capables de s’intéresser sérieusement à un enseignement prodigué par des femmes témoigne d’une vision rétrograde et méprisante » [6]

Au final, l’absence des hommes aux concours de l’enseignement ne doit pas entraîner de modification.  « Côté enseignement rien n’empêche les hommes de postuler… Il y a juste une panne des vocations. » [7]  

– Un rapport plus complexe avec les stéréotypes : les femmes enseignantes, sur une trajectoire d’ascension sociale au sein de la société ?

Le tableau qui précède est répété dans la quasi-totalité des publications sur le sujet. Mais il est révélateur de constater qu’il se défie de la parole des enseignantes. Combien accepteraient sans broncher un tel portrait ? Parle-t-on bien des enseignantes du XXIe siècle ?

Un premier étonnement vient de paradoxes dans l’argumentation.

Comme on l’a vu, la discrimination positive est repoussée vertement par certain.e.s lorsqu’il est question de réintroduire des hommes dans les salles des profs. Et pourtant cette même discrimination positive est démontrée en faveur des candidates dans les concours de matières scientifiques [8].

Idem pour ce qui est de la mise en avant d’exemples de réussite. Elle est légitimement réclamée dans les programmes scolaires et les manuels, où les exemples féminins sont trop rares. Mais il en va autrement lorsque l’on aborde la question du corps enseignant. Ces femmes enseignantes, détentrices du savoir, et évidemment à même d’imposer la discipline dans leur classe, ne sont-elles pas le premier modèle d’identification pour les filles ? Les enquêtes ne montrent aucune différence significative selon le sexe de l’enseignant dans l’acquisition des savoirs, mais comment mesurer la constitution d’une identification au discours de l’école, qui deviendrait son propre horizon d’attente ? Les garçons qui multiplient les punitions ne sont clairement pas dans ce schéma d’identification…

Paradoxe enfin lorsque la diffusion des stéréotypes dans les discours est présentée comme continue, omniprésente. Mais sous-entendue, allusive. Alors qu’en est-il du discours explicite, sciemment exprimé ? Force est de constater que plus personne, dans le champs de la recherche et dans l’enseignement , ne se tient à l’écart d’un discours d’égalité entre les sexe. La bataille des idées est gagnée depuis longtemps au sein de l’institution, dirait un Gramsci. Et de cela pas de trace dans les trajectoires professionnelles des enseignant.e.s ? Pourquoi ne pas se réjouir de progrès acquis au prix de décennies de lutte ?

De là il peut sembler légitime de s’interroger sur l’image de déclassement communément attribuée au métier d’enseignant.

Déclassement, par rapport à quoi, par rapport à quand ? Ce métier a toujours été dans un entre-deux, jamais misérable, jamais non plus très valorisé. Sauf à mythifier une IIIe République où des « hussards noirs » voyaient l’admiration dans les yeux d’enfants ruraux accédant à l’alphabet. Justement, si l’on interroge plus avant ce mythe, il nous parlerait de jeunes provinciaux découvrant via l’enseignement la voie de sortie de leur condition rurale. Et, une fois devenus instituteurs, ils verraient leurs propres enfants accéder à de plus hautes études encore. Appliquons ce schéma à la situation actuelle. Le métier d’enseignant comme étape dans une trajectoire d’ascension sociale des femmes. La vraie question devient donc : que deviennent leurs filles ?… La réussite particulière des enfants d’enseignants est de notoriété publique. [9]

Pour approfondir : Extraits du rapport « Les enseignants : panorama, carrières et représentations du métier », Éducation & formations n° 101 , DEPP, novembre 2020

L’homosexualité enseignante, une discrétion imposée et choquante

Rares sont les écrits sur l’homosexualité dans le corps enseignant. Une enquête reposant sur 9 témoignages d’enseignants suisses [10]  confirme le souci de discrétion, les stratégies d’invisibilité de ces enseignants. En salle des professeurs, en classe, avec les parents d’élèves. Mais au-delà même, dans la vie sociale. Il suffit qu’un élève le sache…

Cette pression permanente qui pèse sur la vie quotidienne et crée une insupportable discrimination s’explique par la persistance de peurs chez certains parents (notamment d’une « mauvaise » influence sur des jeunes en pleins questionnements identitaires, comme si on pouvait convertir quelqu’un à une forme d’amour ou d’identité)…

Sans compter l’oppression viriliste qui frappe les élèves de Collège principalement. Les enseignants ont été élèves, ils savent ce qu’ils ont dû éviter ou subir durant leur adolescence.

Dans le cas d’un changement de sexe, cette stratégie peut néanmoins passer par une allusion au chef d’établissement, au vu des discussions sur le fil « transidentité et transition » de Néoprof .org. Cela facilite le changement d’établissement auquel il est souvent procédé, afin de partir avec une identité fixe auprès du groupe d’élèves. La limite est le « besoin d’en connaître » que connaissent bien les militaires.

On le voit la condition homosexuelle ou trans demeure inégale sans raison aucune, le combat continue.

En 2016 l’UNESCO a affirmé que la haine anti-LGBTI était un problème mondial. Espérons que la défense des droits le sera tout autant. Dans les pays de l’OCDE, des progrès significatifs ont été enregistré depuis 2000.


[1] : https://www.education.gouv.fr/egalite-des-filles-et-des-garcons-9047

[2] : « Cette féminisation est le reflet d’une « domination masculine » tenace dans l’univers professionnel ». « L’organisation de notre société incite les femmes à choisir ce type de métier permettant de concilier vie professionnelle et vie familiale. L’idée selon laquelle les femmes doivent, plus que les hommes, adapter leur vie professionnelle à une vie familiale dont la responsabilité leur incombe, a la vie dure. »

Emploipublic.fr : « Trop de femmes à l’Education nationale ? », Julie Krazowsky 23/11/2016

[3] : «La plupart des femmes et des filles assurent aujourd’hui que leurs choix d’orientation et de carrière ont été effectués en toute âme et conscience. Selon Marie Duru Bellat, ce phénomène est parfaitement compréhensible « dans une société où l’accomplissement personnel est fortement valorisé : dire que l’on a choisi ou que l’on consent aide à garder la face, et à se penser comme sujet autonome, toute autre attitude n’étant, là encore, pas vivable » »  .

« Le féminisme et l’enseignement, pour une égalité filles/garçons », Juliette Bossé, Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente (Belgique),  décembre 2012

[4] : Les IMP les plus importantes vont surtout à des hommes (60% des IMP taux 4 et 5) alors qu’ils sont minoritaires, les IMP les plus faibles vont surtout à des femmes ; au total 55% des IMP attribuées dans le second degré en 2017-18 le sont à des femmes alors que la part des femmes pouvant en recevoir est de 59%.

Le Café pédagogique, l’expresso, « Les IMP une nouvelle discrimination de genre à l’Education nationale ? » , F . Jarraud, 7 novembre 2019

[5] : Cité dans blogmédiapart : « Le CAPES de lettres, un concours sexiste » , Pascal Maillard, 21 novembre 2016

[6] Les différences de traitement entre élèves garçons ou filles, y compris par des enseignantes, semblent persister, comme le montre cette étude publiée en 2013 : Persistance d’inégalités filles/garçons à l’école en France et lien avec la formation des enseignant.e.s, Josette Costes, Véronique Houadec, Konstanze Lueken, Sophie Collard

[7] :  Le web pédagogique, « Vers une féminisation à 100% du métier d’enseignant », Mathieu Quénée, 12 février 2013

[8] : « Les femmes sont favorisées dans les disciplines où elle sont sous-représentées (maths, physique, philosophie) et, dans une moindre mesure, les hommes le sont dans les disciplines où ils sont minoritaires (langues, littérature). »  La proportion de femmes bien classées augmente alors de 10 à 20 %, celle des hommes est renforcée de moins de 1 à 2%.

 « Recrutement des enseignants : les femmes favorisées dans les disciplines « masculines », INSHS (Institut des sciences humaines et sociales du CNRS), 28 juillet 2016.

[9] : Le Café pédagogique, L’expresso, Guillemette Faure : « Pourquoi les enfants de profs réussissent mieux ? » , propos recueillis par François Jarraud, 3 septembre 2019

[10] Etre (in)visible en tant qu’ enseignant.e homosexuel.le.s en Suisse, Revue GEF, septembre 2020

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