Accueil > Les grandes compétences: Analyser, critiquer> Enseigner l’esprit critique: enjeux

Le passage d’une compétence à un mode de pensée, voire à une manière d’être au monde, suppose que, par-delà les techniques, des postures soient adoptées comme le montre le premier schéma ci-dessous, ce qui pose toute une série de questions.

Tout d’abord, comme le montrent les pages du site Eduscol[1], l’esprit critique est une dynamique. Pour pouvoir l’exercer, il faut maîtriser des compétences en apparence contradictoires comme le montre le schéma, et de plus constamment découvrir, se tenir à jour des dernières découvertes, sans cesse remettre en cause ce que l’on tenait pour acquis. C’est un travail considérable, et même proprement impossible. Logiquement chacun est amené à se spécialiser dans quelques domaines, et à faire confiance à l’esprit critique d’autres personnes pour le reste.

L’esprit critique est donc un effort de chaque instant, tant pour acquérir ou conserver ses automatismes, que pour disposer des connaissances sans lesquelles il n’est qu’une négativité ombrageuse.

Cet effort est accepté par un élève qui dispose déjà d’un esprit critique et en joue au quotidien, de par son tempérament mais surtout de par son éducation. A ces élèves la réussite la plus brillante est permise. Les inégalités initiales auront donc été maintenues ou amplifiées si nous ne faisons rien.

Il s’agit par conséquent pour nous d’initier tous nos élèves, et de pratiquer avec eux au quotidien cet esprit critique.

Deux pistes s’offrent pour mener ce travail : c’est tout d’abord la réintégration de ces méthodes dans le quotidien des élèves, où ils les pratiquent déjà sans en avoir conscience (ils s’expriment en sachant moduler le discours en fonction de l’auditoire…), et où rien ne vaut mieux que d’avoir manipulé soi-même pour ensuite identifier les manipulations ; c’est ensuite l’humour, pour ancrer dans la sphère immédiate et sensible une méthode scolaire ; sur ce sujet cela fonctionne bien et dédramatise la dimension « manipulation ».

Mais on doit voir plus loin.

Dans la classe même, et dans la vie citoyenne au-delà, qui dispose d’outils de critique détient une arme, qui permet de déstabiliser le propos d’un autre acteur.

Il faut donc diffuser largement cette arme pour que chacun puisse se défendre, mais d’autre part éduquer à l’humilité celles et ceux qui se montreront experts dans son art.

Pas de pouvoir sans contre-pouvoir. La longue expérience des Eglises, qui ont incité leurs fidèles à faire leur auto-critique au travers de confessions, exercices spirituels et autres memento mori, montre qu’amener chacun à relativiser ses propres opinions est une tâche de longue haleine…

A l’opposé, l’esprit critique peut amener à douter de tout. Là aussi il nous faut éviter de plonger nos élèves dans une vision du monde instable, désabusée, surtout au Collège. Et l’on songe au passage du poème « If » de Kipling :

Si tu sais méditer, observer et connaître

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur…

D’ailleurs l’arme et le doute se rejoignent dans ce que Gérald Bronner appelle « la démocratie des crédules »[2] : sur le net ou dans la démocratie participative, toute une série de biais poussent un grand nombre à adhérer à des discours qui se présentent comme rationnels, critiquant des vérités établies ou le pouvoir en place ; belle illustration de l’esprit critique en apparence, mais « face obscure de notre rationalité » au service d’un « démagogisme cognitif » selon lui.

« Tous les efforts d’éducation que les sociétés démocratiques ont consentis paraissent avoir oublié un enjeu essentiel de la connaissance : l’esprit critique, s’il s’exerce sans méthode, conduit facilement à la crédulité. Le doute a des vertus heuristiques, c’est vrai, mais il peut aussi conduire, plutôt qu’à l’autonomie mentale, au nihilisme cognitif. »

Et l’on mesure l’ampleur de la tâche.

Gérald Bronner nous incite donc à nous former et à former nos élèves aux biais de jugement qui font de notre capacité critique un piège pour la démocratie, contre le projet initial. Il insiste aussi sur l’importance des méthodes d’analyse face à l’intuition et à la rapidité, en reconnaissant que le chemin reste long…

Pour un approfondissement des biais cognitifs:

Pourquoi les élèves font-ils des erreurs ? Entre travail et biais

On bute enfin dans ce travail sur un problème que les militaires connaissent bien : comment, en position d’autorité, inculquer à des personnes dont on a besoin de l’obéissance… la nécessaire aptitude à la désobéissance ? Il s’agit ici d’une pertinence que d’aucuns qualifieraient paradoxalement « d’impertinence » (Meirieu parle « d’ouvrir à la subversion réfléchie » des savoirs et valeurs enseignées) [3].

L’éducation à la critique nous interroge donc sur le sens que nous donnons, en réalité, à l’accord collectif. Mais tandis que dans la partie consacrée au débat il est possible de poser un temps de reconstruction de consensus, il est rare qu’à l’issue d’un exercice de critique on puisse faire de même. Nous risquons de laisser nos élèves au milieu du gué.

D’où la nécessité d’un discours qui réintègre. Exercer son esprit critique revient en fait à se doter des moyens de choisir à qui on accorde sa confiance, et à pouvoir vérifier si ces acteurs la méritent encore. A viser une autonomie, et non une indépendance illusoire.  On perçoit aussitôt ce que cela implique dans notre enseignement, notamment dans l’Education aux media.

… Gérald Bronner constate que la recherche n’en est qu’à ses débuts pour ce qui est de déterminer les méthodes efficaces d’enseignement de l’esprit critique [4]. Espérons que nos pratiques seront rapidement étayées par des expérimentations et des publications !

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[1]http://eduscol.education.fr/cid107295/former-l-esprit-critique-des-eleves.html

[2] Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, 2013

[3] Philippe Meirieu, Itinéraire des pédagogies de groupe, tome 1, chronique sociale, 1996 (6e éd.)

[4] Gérald Bronner, « Armer les futurs citoyens », dans le numéro « Penser par soi-même » de la revue Sciences humaines, mars 2020, n°323

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