Accueil>Poser sa relation avec les élèves> Dans un premier temps, interagir avec les élèves

a) Enjeux

  • Le contrat pédagogique
  • La « discipline » est difficile à obtenir

b) On fait comment ?

  • Lors d’une première affectation
  • Tenir la classe
  • Animer la vie de classe
  • Face au désordre

Voilà. Ils vous attendent. Une vingtaine ou une trentaine de paires d’yeux, selon que vous êtes au collège ou au lycée, qui vous regardent en se demandant ce que vous allez dire. Ou qui ne vous regardent pas, trop occupés à échanger avec leur voisin… Ce choc initiatique résume presque à lui seul ce qui est attendu d’un enseignant, au minimum. Un choix d’attitude dans la gestion de la classe, la mise en place d’un appareillage pédagogique porteur de connaissances et stimulant.

C’est à cette première exigence que nous nous attacherons ici, à ce socle sans lequel toute forme d’excellence s’avère vaine.

a) Enjeux

* Le contrat pédagogique entre l’enseignant et les élèves

Il repose sur deux injonctions qui peuvent sembler se contredire :

-L’enseignant est au service de la réussite des élèves, c’est-à-dire qu’il est là pour leur permettre de découvrir et d’enrichir ce qui fera leur route spécifique, et que personne mieux qu’eux ne peut découvrir, dans le secret de leur vie. Pour reprendre la formule de « Libres enfants de Summerhill »[1] :être dans le camp des élèves.

-L’enseignant est là pour dispenser un savoir, dans le cadre d’une matière. Ces contenus ont été définis par la société tout entière, au travers d’instances officielles. Dans ce cadre, quels que soient son âge, son expérience, son statut, il est légitime car ayant été choisi pour cette mission.

En réalité, ces deux axes ne font qu’un, car ces savoirs sont là pour permettre l’épanouissement. On est au cœur du métier : faire comprendre ce en quoi nos cours servent ceux que l’on appelle des « élèves », que l’on n’emprisonne pas dans un statut de « jeunes », mais en qui on voit un adulte en devenir, et que l’on aide en ce sens.

*La mise en œuvre de ce contrat implique une asymétrie non négociable et tacitement acceptée par tous, entre l’enseignant et les élèves. Elle implique aussi une ambiance de travail, dont le détail dépend des codes propres à chaque groupe (matière, âge, heure de la journée, groupe social). Le « silence »n’est donc pas un absolu obligatoire.

L’enseignant est par conséquent légitime à exiger une atmosphère de travail, un travail effectif, et à corriger les exactions. La majorité des élèves l’attend (parfois sans le dire explicitement), même si une minorité d’élèves le conteste. En revanche, dans le même temps, la violence verbale en classe est toujours perçue négativement. De ce fait, il est attendu que l’enseignant soit touché lorsqu’un désordre se produit (sinon cela montre qu’il se désintéresse de ce qui se passe en classe, et donc du sort vécu par les élèves), mais sa réponse doit être ciblée sur le fait, non sur la personne, et laisser la porte ouverte à une remise au travail équilibrée.

Pas facile lorsqu’un(e) ou des élèves cherchent à déstabiliser l’enseignant par des attaques personnelles.

Considérer que l’on est visé comme représentant d’un système et non à titre individuel est la solution, mais elle est difficile ; en cas critique il est préférable de s’appuyer pour juger sur une instance extérieure, impartiale.

* La « discipline » est difficile à obtenir

S’il y avait une solution miracle, cela se saurait. L’objet de cette partie est de voir des outils permettant de s’en approcher dans un premier temps. Des bases plus approfondies sont abordées dans les parties « Travailler avec des adolescents » et « L’orientation, un projet travaillé avec les parents« .

Rapidement l’enseignant est confronté à la difficulté de maintenir concentrés des enfants aux mille profils, et dont certains souffrent de troubles du comportement (hyperactivité notamment). Les recherches de Pierre Lachaux sur l’interaction entre les neurones, qu’il a eu l’idée de vulgariser dans une bande dessinée aussi brève que passionnante[2], permettent d’entrer dans les multiples mécanismes impliqués dans ce qu’un enseignant envisage comme une perturbation. D’autant qu’à ces causes individuelles s’ajoutent les rythmes scolaires hebdomadaires et quotidiens (des récréations qui énervent au lieu de détendre), la structure interne de l’heure de cours, la place des encouragements et de l’image de soi…

A mi-chemin entre l’autoritarisme qui ne mène pas très loin (quand il ne fait pas des ravages) et un laissez-faire tout autant insoutenable, un premier pas peut être « l’autorité éducative » que Guillaume Caron présente dans son site.

b) On fait comment ?

* Lors d’une première affectation…

Il convient de rencontrer l’équipe de direction dès que possible.

Cette visite de courtoisie, assez formelle, est aussi le moment de prendre contact avec les secrétaires, de connaître les manuels employés et les modalités d’usage des photocopieuses, d’observer les moyens informatiques disponibles, de visiter le CDI…Donc de poser les bases du travail qu’il sera effectivement possible de mener.Avec un peu de chance, on entre parfois en contact avec un membre de l’équipe de sa matière (surtout dans un petit établissement, lorsque l’on est deux à l’enseigner par exemple).

 Puis vient le temps de la rentrée…

* Tenir la classe

 – Lorsque les élèves entrent, plusieurs dispositifs existent, qui dépendent de la culture d’établissement : élèves rassemblés dans la cour  ou devant la classe, en rangs ou en groupe. On peut les faire taire avant d’entrer en classe (même si cela ne dure guère). C’est le moment de faire jeter les chewing gums et de faire enlever les casquettes.

Une fois dans la salle, cela relève de l’enseignant. Il peut faire rester les élèves debout en silence avant de s’asseoir, ou faire un moment de silence une fois que les affaires sont sorties. Il peut simplement laisser les élèves entrer, s’installer, et marquer symboliquement le début de son cours par un« Bonjour » puis par l’appel (un simple comptage des élèves est plus rapide) et un rappel du cours précédent. A ce moment, le silence est nécessaire, pour un court instant, le temps que se pose l’entrée symbolique dans le cours.

Les élèves peuvent s’asseoir là où bon leur semble. Mais on peut aussi décider de figer le plan de classe de rentrée (donc l’écrire soi-même sur une feuille ou un fichier, ou plus simplement faire écrire à chaque élève son nom sur un plan de la classe, pour ensuite en vérifier la tenue), et même composer soi-même un plan de classe. C’est en général accepté au collège par les élèves, beaucoup moins au lycée (même si cela reste un outil à disposition ).

Il est préférable de sortir d’une logique purement répressive (mettre les bavards à côté d’élèves calmes) pour s’inscrire dans une logique de réussite (et le dire à la classe et aux élèves): davantage aider les élèves difficiles que l’on a placés au premier rang (parfois en un groupe que l’on a fait partir du dernier rang), valoriser les coopérations entre deux élèves qui ne se sont pas choisis. Les camarades bruyants séparés tenteront probablement de se reparler, d’où l’intérêt de montrer à l’un des membres qu’il gagne en réussite, en respect, en profitant de cette occasion pour travailler, ce qui ne l’empêchera pas de revoir ses camarades à la fin du cours.

Petit détail, il est de bonne pratique que les élèves se lèvent lorsque la/le chef d’établissement entre dans la classe, et ne s’assoient que lorsqu’on les y invite. Le respect dû aux chefs d’établissement est l’une des bases dont toute la communauté éducative a besoin, et en premier les élèves. On s’en rend vite compte lorsque les élèves n’en font plus preuve.  Dans le même ordre d’idée, d’ailleurs, on s’aperçoit vite du caractère délétère de tout commentaire portant sur un autre collègue. Les élèves sont très forts pour nous laisser entendre des demi-vérités à même de susciter notre réprobation, mais qui une fois vérifiées font pschitt. Sauf que si l’on a réagi devant les élèves, cette parole-là est une réalité qui court…

– Apprendre les noms des élèves. Les élèves détestent ne pas être reconnus (ou pire, que l’on se trompe de prénom) ! Donc la première heure, on peut demander aux élèves de placer leur prénom sur une feuille repliée, devant eux. Plus durablement, on s’appuie sur les trombinoscopes fournis par la vie scolaire. S’il tarde à venir, on peut réaliser un trombi « pirate », en photocopiant les photographies des cartes de bus ou d’identité que possèdent les élèves ; même partiel, il permet de rapidement se repérer dans les noms.

Pour celles et ceux qui voudraient approfondir l’étude de ces moments, le formidable site de François Muller [3], particulièrement riche, présente entre autres 100 manières d’entrer en classe.

* Animer la vie de classe

– L’enseignant donne le ton du cours. Donc s’il s’ennuie, s’il dénigre sa matière, son établissement, le niveau de ses élèves, qu’il ne s’étonne pas de ne pas susciter d’écho positif dans la classe. En revanche, s’il est convaincu de l’intérêt et de l’utilité de son cours, s’il manifeste un intérêt pour la personne de chacun de ses élèves, alors il a surmonté un premier obstacle.

Pour cela, quelques techniques élémentaires doivent être respectées :

Se déplacer dans la classe ; ne pas se limiter au tableau ou aux premiers rangs. La classe est le territoire du professeur, pas celui des élèves tenant le rang du fond.

Regarder dans les yeux les élèves, tous les élèves ; ne pas fixer le mur, son écran ou le seul premier rang. L’enseignant s’adresse à chacun, rien ne lui échappe (ou presque …).

Avoir un ton entraînant, mais pas bruyant ou agressif.

Une voix monocorde ne peut prétendre susciter l’intérêt. Une solution est de s’obliger à sourire lorsque l’on parle, aussitôt le ton de la voix change !

… Tout cela paraît simple. Mais lorsqu’on entend des élèves qui échangent (en-dehors du temps scolaire)  sur ce qu’ils pensent de la posture de leurs enseignants dans la classe on comprend vite que ça ne l’est pas.

Pour que le contrat pédagogique soit clair, rien de plus simple que de le formuler lors du cours de rentrée. Les élèves ne retiendront pas le détail, mais ils saisiront l’esprit de ce que veut leur enseignant. On peut en cas de conflit le rappeler rapidement, mais fermement.

Pour saisir la dimension « élève », on peut montrer que l’on voit les jeunes comme de futurs adultes, ou de futurs professionnels (selon le type d’établissement), en lien avec l’orientation ; le contenu d’un cours peut alors être replacé dans cette perspective.

Les redoublants en début d’année sont particulièrement exposés. Un petit mot le jour de la rentrée, sur le fait que s’ils sont « maintenus » c’est qu’on leur fait confiance pour réussir, qu’on est là pour les aider, et que leur expérience et leur envie de réussir sont un atout pour la classe, calmera les cadors et leur mettra du baume au cœur. De force potentiellement contestataire ils peuvent devenir force potentiellement stabilisatrice, et leur expérience pourra  être sollicitée en cours d’année.

Cette pratique s’ancre dans le cadre plus général de la pédagogie de l’explicitation, qui consiste à verbaliser l’implicite, à décoder le sens des actions menées en classe, de manière à placer les élèves dans un espace sécurisé et orienté vers un but connu. Cela peut sembler évident, mais nos automatismes nous font souvent oublier que les élèves ne connaissent pas le système comme nous et accordent foi à une foule de légendes bricolées dans la cour de récréation.

* Face au désordre

– A l’impossible nul n’est tenu !

Le temps de concentration est une donnée fort relative et variable… Plus de précisions sont apportées dans la partie dédiée aux activités pédagogiques, mais du point de vue de la seule discipline, certaines données doivent entrer en ligne de compte :

         / à 8h les élèves ne sont pas complètement réveillés

         / à 10 heures les élèves ont besoin de courir ou de se raconter leur soirée

         / à midi les élèves ont faim

         / à 14 heures les élèves digèrent

         / à 16 heures les élèves sentent la fin de la journée arriver, sont impatients

         / à 18 heures les élèves sont épuisés

On peut faire une variation sur la semaine ou sur le climat:

/ le lundi les élèves … , quand il pleut les élèves… vous imaginez sans mal la suite.

Il est donc plutôt préférable d’accompagner l’atmosphère de la classe pour l’amener là où l’on veut plutôt que de la brusquer.

Un groupe qui revient énergique d’un cours de sport sera plus facilement re-concentré si l’on commence avec un ton positif et progressivement plus posé. Une classe venant de recevoir des copies calamiteuses sera plus facilement remise au travail si l’on commence avec un ton calme et des activités accessibles et motivantes.

Pas besoin de jeter aux orties le travail que l’on a mis des heures à préparer et dont on a besoin pour l’évaluation, mais c’est juste une marge de souplesse en début de cours.

Cela évite souvent bien des tensions et des fatigues. Cela pose aussi une relation de confiance avec les élèves, dont on aura besoin quand il faudra taper sur la table.

– Jouer le groupe contre les élèves pénibles

 Souvent, en cas de bruit, on est tenté de monter le ton. Or il est souvent plus efficace de se mettre à chuchoter : les élèves, étonnés, comprennent qu’il y a un problème, ceux qui veulent suivre font progressivement taire les bruyants, et l’enseignant n’a qu’à intervenir lorsque les derniers bavards sont manifestement en contradiction avec la volonté d’une majorité d’élèves. On renverse ainsi la charge, on a la classe avec soi et on ne passe pas pour l’agresseur contre lequel des solidarités (voire des compétitions) vont se nouer.

Attention cependant à rapidement ensuite réintégrer les élèves ainsi isolés, en les interrogeant en posture de réussite, en venant voir le travail qu’ils réalisent. L’idée est de ne pas les figer dans une posture d’adversité.

Attention aussi à n’user qu’avec parcimonie de ce dispositif, après avoir posé son autorité ; c’est l’enseignant qui est responsable de l’ordre dans la classe, pas les élèves.

– Punir

Bien entendu, la punition s’inscrit dans le cadre du règlement intérieur, et plus encore dans la loi (qui interdit par exemple les punitions collectives et la note « 0 » au titre de sanction).

On peut punir pour simplement châtier, c’est peu productif (faire copier un texte avec une couleur par lettre… et autres raffinements byzantins).

On peut exclure du groupe : ne plus interroger, déplacer au premier rang, voire exclure du cours. A condition de réintégrer ensuite l’élève bien entendu (cf « jouer le groupe… »).

On peut faire réparer le tort : faire signer par les parents l’exercice maison une fois qu’il aura effectivement été réalisé, faire nettoyer la salle (avec l’enseignant lui aussi actif) en fin d’heure.

 Surtout, par-delà la réprimande verbale qui établit le fait et montre son caractère dommageable, l’important est de rétablir le contact avec celui/celle qui reste un élève de la classe. Faire comprendre (reconnaître) puis chercher pourquoi il y a eu faute et comment ne pas réitérer.

Cette posture globale est encouragée dans toutes les sphères de l’éducation et notamment à l’échelle familiale par toutes les instances en charge de l’enfance. Ainsi le Conseil de l’Europe encourage la « parentalité positive » (sanctions circonstanciées, valoriser les réussites de l’enfant), tandis que les chercheurs en neuro-sciences montrent que ces pratiques favorisent le développement du cortex orbito-frontal, qui gère les émotions, au profit de l’empathie et du sens moral.

A un certain stade, la punition doit prendre une dimension ouverte. Il est bon que les parents soient informés explicitement de certaines fautes, au travers du Carnet de correspondance au Collège ou d’un appel téléphonique au Lycée. Et lorsque la faute est trop importante, l’élève peut être envoyé devant le chef d’établissement immédiatement ou à l’issue du cours.

– Se protéger

Dans les cas les plus difficiles, il est utile de relever (avec la date) chaque infraction commise par un élève, la sanction et les informations transmises aux parents, puis les procédures enclenchées.

Le dossier ainsi constitué pourra servir de base de dialogue incontestable avec les parents en cas de commission éducative, voire de conseil de discipline.

Ceci dit, la discipline reste un défi posé à chacun à chaque heure, et son établissement nécessite une approche bien plus systémique, abordée dans le reste de ce site.

Mais je ne résiste pas à l’envie de vous citer des lignes très touchantes de Philippe Meirieu, qui parle de l’engagement éducatif auprès des élèves:

« La main tendue fermement mais discrètement, le regard affectueux et pudique à la fois. La tendresse, en quelque sorte. » [4]

Les conseils de lectures qui vous sont donnés en note ci-dessous sont des premiers pas. J’ajouterai le hors-série des Cahiers pédagogiques, « Ressources pour débuter« : une centaine de pages de conseils et surtout de témoignages, du primaire au lycée, sur tous les aspects de l’activité enseignante. Pour s’identifier à une image enseignante et prendre un premier recul par rapport à ses propres cours, cela peut aider. Et les « Cahiers » l’offrent en téléchargement gratuit, alors pourquoi se priver ?


[1]Alexander Sutherland Neill, Libres enfants de Summerhill, La découverte, 2004 (première édition en 1970)

[2] Jean-Philippe Lachaux, Les petites bulles de l’attention, Odile Jacob, 2016

[3] http://francois.muller.free.fr/diversifier/

[4] La riposte, Philippe Meirieu, Autrement, 2018