Accueil>Enseignement et inégalités sociales>Le choc: les inégalités scolaires remontent
A/ Un constat de persistance des inégalités scolaires dans le Secondaire
- Malgré les progrès, des inégalités persistent
- Les inégalités s’aggravent
B/ Les inégalités reviennent au cœur des débats
- Un renouveau de la recherche et de la réflexion (dont une renouveau du débat sur le mérite)
- Des questions scolaires en écho à des questions de société
A/ Un constat de persistance des inégalités scolaires dans le Secondaire
- Malgré les progrès, des inégalités persistent
L’école française depuis le XIXe s’est édifiée pour lutter contre les inégalités, dans une volonté collective de la nation qui dépasse les variations des régimes politiques. Et comme on l’a vu dans la seconde partie de ce dossier, de belles réussites ont été enregistrées.
Cette cohérence de la lutte contre les inégalités se retrouve dans les équilibres fondamentaux du pays : le taux de pauvreté est moindre en France que presque partout en Europe [1]. Les inégalités de revenus sont inférieures en France à celles des autres pays de l’OCDE. Ou dit autrement aucun pays ne redistribue autant d’argent.[2]
Et pourtant, une fois qu’on a vu tout cela… des inégalités demeurent, qui peuvent être rudement rappelées :
« Comment réagit un élu local chargé de la sectorisation scolaire quand on lui apprend que les statistiques de l’Education nationale ont livré leur verdict et font de sa collectivité un petit Johannesburg éducatif truffé de ghettos de pauvres et/ou de riches ? Il y a les étonnés comme Gaëlle Rougier, adjointe EELV à l’intercommunalité rennaise, deuxième agglomération française la plus ségréguée au niveau de ses écoles, pas franchement heureuse de cette mauvaise publicité faite à sa vertueuse métropole écologique et solidaire. »
Les inégalités se révèlent à chacun des caps d’orientation. Du collège aux filières d’excellence les écarts se creusent violemment.

[4]
Les enfants d’ouvriers (40,2% des élèves de collège en général) constitueront 73,1% des élèves de filières REP+, 70% obtiendront un bac technologique ou professionnel, quand 75% des enfants de cadres (ou d’enseignants) obtiendront un bac général… Au sein des filières générales, la réussite en mathématiques et l’orientation vers les filières scientifiques sera plus importante à mesure que s’élève le niveau social. [5]
Et même l’échec est vécu différemment selon le milieu social : dans les milieux favorisés, il sera perçu comme un accident, lié à un problème personnel que l’on pourra compenser ultérieurement. Tandis que dans les milieux populaires, il sera vécu comme une rupture avec l’école ou comme le révélateur d’une incapacité individuelle, avec dépréciation de soi ; des visions qui fragilisent l’insertion dans la société, dans le collectif. [6]
Ces inégalités se retrouvent chez les décrocheurs, qui sont à 44% des enfants d’ouvriers et à 5% des enfants de cadres. Et parmi les enfants en situation de handicap, l’enseignement ouvert puis le lycée général sont plus souvent atteints si les parents appartiennent aux catégories aisées.
Le sociologue Pierre Merle parle de « démocratisation ségrégative » ou de « démographisation » : on a ouvert l’accès, c’est bien, mais sans permettre à chacun d’y réussir de la même façon. Il y a égalité d’accès, non égalité des chances.
2. Les inégalités s’aggravent
Ce serait déjà triste, révoltant, même si l’on n’oublie pas le chemin parcouru. Mais il y a pire : la situation se dégrade sous nos yeux.
Depuis 2001, en comptant les moments de croissance et de crise, le COVID et les aides de l’Etat, le pouvoir d’achat mesuré selon les paramètres internationaux a continué à croître. Les personnes issues de l’immigration ont continué leur intégration et ont vu leur statut social s’améliorer.
Donc rien ne laissait supposer un recul de l’égalité dans le système scolaire. Nous sommes donc face à une aggravation du déterminisme social dans une période d’amélioration globale.
On a une bonne illustration de ce phénomène avec le climat scolaire. Depuis quelques années l’insistance portée sur la bienveillance, le travail sans cesse renforcé des CPE au sein des équipes, le travail des spécialistes des sciences cognitives au sujet de l’effet délétère du stress quand la confiance libère la réflexion, tout cela concourt à ce que les relations enseignants-élèves s’améliorent. Les enquêtes le confirment pour la décennie 2000-2009. Néanmoins le gain est observé principalement chez les élèves issus de milieux favorisés, comme le montre le tableau ci-dessous :

[7]
Ce constat se retrouve dans la maîtrise des compétences, avec depuis des années une part d’élèves qui ne maîtrisent pas les compétences basiques en hausse pour les élèves défavorisés mais en baisse pour les élèves favorisés. Un terrible effet ciseau, observé notamment dans les enquêtes PISA. [8] ainsi de la 6e à la 2nde l’écart de niveau ne réduit pas, voire s’aggrave. A l’arrivée en 6e, presque tous les enfants appartenant aux 20% les plus riches ont une bonne maîtrise du français, mais seulement ¾ des 20% les moins favorisés. C’est pire en mathématiques, où c’est seulement la moitié face à 9/10. A l’entrée en seconde : aucune réduction des écarts n’a eu lieu, voire même une aggravation légère s’observe.

Il y a donc un effet ciseau : l’école est efficace pour les enfants de milieux favorisés, inefficace pour les autres.
L’OCDE confirme cette évolution, avec des écarts qui se creusent dans son étude des résultats des élèves de 15 ans : la France est devenue le pays où l’écart est le plus criant, entre des élèves de milieux favorisés qui sont parmi les plus performants du monde, et des élèves de milieux défavorisés qui sont parmi les plus en difficulté des pays étudiés (ici les chiffres pour 2018). Insistons : depuis 2003 la France, d’un point de vue scolaire, est le pays le plus inégalitaire des pays de l’OCDE. Est-ce là notre projet collectif ?[9]

Dans ces conditions, bien entendu, les collèges se différencient de plus en plus selon les critères sociaux de leur recrutement, et l’accès au supérieur, s’il s’est ouvert, bénéficie surtout aux enfants de cadres dont la condition s’améliore plus encore, laissant loin derrière eux les enfants de milieux modestes.

[10]
B/ Les inégalités reviennent au coeur des débats
- Un renouveau de la recherche et de la réflexion (dont une renouveau du débat sur le mérite)
Les publications sur les inégalités ont connu un moment de recul très net. Les recherches et expérimentations des précurseurs, portant une école « nouvelle », « moderne », ont fait long feu. L’épuisement des enseignants motivés, l’épreuve des faits lorsque des dispositifs « innovants » se sont institutionnalisés, l’apparition de nouveaux champs de bataille (dont le genre, les sciences cognitives…) ont relégué la question sociale [Nota : nous nous attachons ici au seul champ de la recherche francophone].
Certes la mission sur la grande pauvreté à l’école confiée à Philippe Joutard en 1992 a accompagné la politique des ZEP.
Mais ensuite les publications se sont faites de plus en plus rares. Sursaut citoyen face à la montée des tensions, un Observatoire des inégalités (associatif) a été créé en 2003. Il produit de riches rapports, celui de 2020-21 comporte notamment une partie sur les enfants pauvres.
En réalité rares sont ceux qui, comme Jean-Paul Delahaye ont continué à pousser le thème des inégalités scolaires. C’est donc fort logiquement à lui que fut confiée la méta-étude commandée par le ministère de l’éducation en 2015 dans le cadre du CNESCO, qui signe le renouveau de la question, largement employée ici, et qui fait référence depuis.
Dans la foulée l’Indice de positionnement social (IPS) a été créé en 2016. Depuis une décision du tribunal administratif (13 juillet 2022) l’Education nationale doit le rendre public pour tous les collèges et écoles (pour les élèves de CM2).
Le thème était revenu dans le champ de la recherche pédagogique. Les années 2021-22 ont donc apporté des publications très importantes permettant d’approfondir la réflexion.
Tout d’abord en 2021 l’Université de Genève a publié une méta-étude, pendant de celle de 2016 du CNESCO, ouverte à des regards francophones et anglophones, et donc davantage marquée par l’approche de genre ou d’identité : Penser la justice sociale en éducation : enjeux théoriques, politiques et pédagogiques.L’éducation en débats : analyse comparée, volume 11, n°1 2021
Des livres importants ont aussi été publiés :
Grande pauvreté, inégalités sociales et école : sortir de la fatalité, sous la direction de Choukri Ben Ayed, éditions Berger-Levrault, 2021, qui renouvelle l’étude pour la France et s’ancre solidement dans les pratiques et leurs retours d’expérience. Cette approche au plus près des pratiques peut être complété par Enrayer les mécanismes de l’exclusion, le numéro de la revue Dialogue du GFEN (Groupe français d’Education nouvelle), n°185, juillet 2022.
Enfin, last but not least, L’école n’est pas faite pour les pauvres, Pour une école républicaine et fraternelle, Jean-Paul Delahaye, éditions Le bord de l’eau, 2022, qui permet à son auteur d’affirmer clairement ses positions, fruit de décennies d’engagement.
De manière plus globale, le débat intellectuel a été marqué par l’ouvrage de Michael J. Sandel, La Tyrannie du mérite (publié en France par Albin Michel en 2021), constatant la captation de la réussite scolaire par les élites en place. L’écart se creuse non pas tant par le recul des plus pauvres que par l’ascension fulgurante des plus riches dans la mondialisation, grâce à leurs diplômes.
Tout cela s’inscrit donc dans une dynamique qui finit pas englober la Terre entière. L’ UNESCO suit cela de près, comme en témoigne son Rapport mondial de suivi sur l’éducation «Inclusion et éducation : tous, sans exception » en 2020, quand les autres années ces rapports abordent les migrations, les acteurs, le genre…
Le thème des inégalités scolaires s’est donc relancé, sur des bases bien moins politiques que dans les années 1960-90, si l’on excepte l’approche féministe-écologiste-identitaire, souvent résumée dans le terme « woke », qui est présente mais pas ici dominante ; et ce n’est peut-être pas un hasard… On serait plutôt ici dans le dans une logique bottom-up, partant des observations de terrain et des chercheurs. L’héritage des années de militantisme (1960-90) est, au mieux, négligé, souvent critiqué, au pire détourné (les écoles Montessori, dans le primaire, sont devenues des refuges de classes aisées, comme le montre Philippe Meirieu) [11].
Le discours sur les inégalités est même revenu dans le discours ministériel avec des annonces de Pap N’Diaye (mais ce site préfère se tenir à l’écart des orientations récentes et de leurs polémiques).
2. Des questions scolaires en écho à des questions de société
Depuis la mondialisation nos sociétés occidentales connaissent des évolutions complexes. Une petite élite mondialisée (1 à 5 % de la population) bénéficie formidablement de la mondialisation pour accroître ses revenus. Les classes supérieures et moyennes non mondialisées bénéficient peu de cet enrichissement. Mais indirectement le besoin sans cesse accru en cadres et personnels qualifiés (avec les progrès techniques et la mondialisation) a modifié la structure de l’emploi, au profit de personnes ayant des études supérieures. D’autant que ces catégories sociales votent, quand les catégories populaires s’abstiennent.
Dans une société dominée à tous points de vue (symboliquement, numériquement) par les diplômés, pas étonnant que les personnes ayant au plus un bac ou occupant des emplois en-dehors de la « hipe » numérique se sentent déclassées, reléguées. Avec le cortège de rejet des « élites », des « sachants », accusés de « mépris », dont la traduction dans les urnes affole les nouvelles classes dominantes, pourtant pleines de si bonnes intentions sociales.
La Tyrannie du mérite, de Michael J. Sandel, évoqué supra, est véritablement le point nodal de nos sociétés occidentales. Pour la moitié d’une classe d’âge, auxquels le lycée général a apporté un très bon niveau de performance en échange d’un travail intense, la réussite est la juste rétribution d’efforts scolaires. L’échec serait donc la signature de capacités inférieures, ou d’un manque de travail coupable. Tout le travail sur les facteurs sociaux de l’échec scolaire est à ré-enseigner, pour qui voudrait les entendre… mais les nouveaux gagnants le veulent-ils ? Thomas Piketty écrit : « La question des inégalités d’investissement éducatif et du manque de transparence démocratique à ce sujet est un enjeu qui concerne tous les pays, et fait partie des échecs socio-démocrates les plus importants […] » [12]
Pour ce qui est des « perdants », Mathias Millet évoque très justement ces « exclus de l’intérieur », pour qui le type de bac contraint d’assumer durablement une identité de « mauvais élève ». [13]
Cette fracture sociale est d’autant plus forte si l’on inclut l’enseignement privé, puisque bien des membres de « l’élite » l’ont fréquenté et n’ont donc eu qu’un fort lointain contact avec cette partie des populations aux destinées desquelles ils président, surtout si l’on songe avec la mise à l’écart via les ZEP.
Les Français ont parfaitement intégré cette évolution. 65% estiment que le système scolaire n’accorde pas les mêmes chances à tous. [14]
Notes
[1] Grande pauvreté, inégalités sociales et école : sortir de la fatalité, sous la dir. Choukri Ben Ayed, éd. Berger-Levrault, 2021
[2] Jean-Paul Delahaye, L’école n’est pas faite pour les pauvres ; pour une école républicaine et fraternelle, éd. Le bord de l’eau, 2022
Voir aussi la première partie de ce dossier.
[3] Gurvan Le Guellec, Education : la vraie carte des inégalités scolaires en France, Le Nouvel Obs, 13 janvier 2023
[5] INSEE, Portrait social de la France, 2022 et aussi L’état de l’école, les parcours, l’orientation et l’insertion, DEPP, 2024
[6] Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ? Dossier de synthèse, CNESCO, 2016
[7] id.
[8] Georges Felouzis, Barbara Fouquet-Chauprade, Samuel Charmillot, Luana Imperiale-Arefaine, Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ? : inégalités scolaires et politiques d’éducation, Université de Genève, CNESCO, 2016
[9] Jean-Paul Delahaye, L’école n’est pas faite pour les pauvres , op. cit.
[10] Les inégalités sociales, de l’école primaire à la fin du collège, Observatoire des inégalités, 23 février 2023
(11] Philippe Meirieu, La Riposte, pour en finir avec les miroirs aux alouettes : écoles alternatives, neurosciences, bonnes vieilles méthodes, éd. Autrement, 2018
[12] Thomas Piketty, Capital et idéologie, éd. Seuil, 2020
[13] Mathias Millet, article « Milieux poulaires » (scolarisation des élèves des), Dictionnaire de l’éducation, PUF, 2017
[14] Sondage IFOP pour la Fondation pour l’école, 2018, cité dans Jérôme Fourquet, L’archipel français, éd. Le Seuil, 2019