Accueil>Enseignement et inégalités sociales>Deux siècles qui ont façonné notre système actuel

Les discours sur les inégalités commencent invariablement par une dénonciation des injustices reposant sur les défauts de la structure en place, et aboutissent parfois à des propositions le plus souvent en forme de vœu pieu.

Mais pourquoi diable ne fait-on « rien » ?

Il peut sembler intéressant, au moment de travailler de manière opérationnelle sur la lutte contre les inégalités, de prendre en compte les choix qui ont été faits auparavant, dans leur sincérité, et de tenter un bilan qui verrait aussi le verre à moitié (aux 2/3 ? ) plein. Histoire de ne pas briser des dispositifs qui aident, en réalité, plus qu’ils ne nuisent. Notre époque compte assez de contempteurs…

La partie consacrée aux aspects généraux de la lutte contre les inégalités sociales dans l’enseignement a permis de dégager quelques grandes pistes. Interrogeons les choix anciens, selon qu’il sont respecté la diversité, promu l’ascension, ou mis en concurrence les élèves afin de dégager une élite.

  1. Les aspects quantitatifs: l’ouverture et les filières
  2. Des aides spécifiques
  3. Une rupture historique : l’amélioration de l’égalité sociale dans l’enseignement
  1. Les aspects quantitatifs : l’ouverture et les filières

Si on se limite au cas de la France, l’histoire du système scolaire est en large partie celle d’une politique visant à apporter le savoir et les compétences auprès du plus grand nombre, en fonction des considérations de l’époque. Un historique assez développé se trouve dans « Grande pauvreté, inégalités sociales et école : sortir de la fatalité », dirigé par Choukri Ben Ayed [1].

Le premier axe a été d’ouvrir à des publics toujours plus larges des places à l’école, et en premier lieu à l’école primaire.

Le XIXe siècle a vu l’obligation pour toutes les communes de plus de 500 habitants d’avoir une école primaire pour les garçons (1833, loi Guizot), puis en 1867 (sous Napoléon III) Victor Duruy impose la même chose pour les filles tout en ouvrant la possibilité de la gratuité en autorisant à lever un impôt communal afin de payer ces écoles. La loi Ferry de 1881 rend obligatoire cette gratuité, mais elle rend surtout obligatoire la scolarisation : les plus démunis sont particulièrement visés, dans le cadre d’une lutte contre le travail des enfants.

[Cette fin du XIXe est d’ailleurs aussi une grande époque de développement de l’éducation populaire, qui vise à apporter la culture au peuple ; cela profite aux plus jeunes, mais pas uniquement. On retrouvera ce courant avec le Front populaire et Léo Lagrange, puis avec le mouvement des maisons de la culture.]

Le second verrou était le collège. Son accès y était payant, et conditionné par un examen d’entrée. Les plus pauvres (ne bénéficiant pas d’une bourse, ou ignorant qu’elle existait…) se voyaient orientés en fin de primaire vers le Certificat d’études, deux ans après les CM après que Jean Zay, le ministre de l’éducation du Front populaire, a porté l’éducation obligatoire jusqu’à 14 ans.

Ce n’est qu’en 1956 que l’examen d’entrée du Collège est supprimé, mais il reste plusieurs filières ; en 1975 est donc décidé le Collège unique, puis le pallier d’orientation en 5e est supprimé.

Le lycée n’est alors que le lycée « classique, moderne et technique », créé en1959. En 1968 est créé le baccalauréat technologique. En 1977 sont créés les lycées d’enseignement professionnel, qui deviennent lycée professionnels en 1985, l’année où est créé le baccalauréat professionnel en plus du CAP et du BEP, qui progressivement disparaissent.

Les portes du post-bac s’ouvrent à tous.

Un plafond de verre sautait. Ces jeunes partageaient désormais le même calendrier, avec le moment national des résultats du bac.

[2]

Toutes ces évolutions ont porté la part de bacheliers au sein d’une génération de 4% à 90%.

Les barrières non-scolaires ont été tout d’abord abolies, puis les nouveaux bacs ont haussé le niveau de publics jusque-là laissés sans possibilité de poursuite d’études. Mais on notera que le bac général a lui aussi bénéficié de ces progrès, passant de 4 à 20% d’une classe d’âge, pour en concerner aujourd’hui près de 50%.

  1. Des aides spécifiques

Les inégalités n’étant plus entre le dehors/dedans, elles ne s’observent plus qu’à l’intérieur du système scolaire. C’est un progrès, mais il fallait encore agir.

Ce fut la mission d’actions d’amélioration des structures et des pratiques. Il serait impossible ici, bien entendu, de relater toutes les mesures prises. Posons simplement quelques jalons.

La mesure phare fut la création des Zones d’éducation prioritaires, en 1981.

L’idée de donner plus à celles et ceux qui en avaient le plus besoin rompait avec le projet d’égalité au sein de la République. Mais elle coïncidait avec le constat d’une nouvelle géographie des populations en difficulté : longtemps elles étaient associées à la campagne défavorisée face aux villes ; désormais c’est dans certains « quartiers » que se concentraient les souffrances sociales, en une phase d’explosion du chômage et de naissance des questions sur l’intégration de jeunes nés des 2e-3e générations après l’arrivée du Maghreb dans les années 50-60.

Les établissements visés par cette politique se définissent par :

  • l’attachement à une zone où les critères sociaux étaient très inférieurs à ce qui était observé ailleurs
  • une dotation supérieure : nombre d’heures disponibles, personnels non-enseignants plus nombreux, rémunération et carrière des enseignants améliorées
  • des modalités pédagogiques différentes : petits effectifs, travail d’équipe

Ces filières ont concentré les élèves en difficulté sociales. Ainsi, par exemple, pour être éligible au dispositif RAR, il fallait que plus des 2/3 des élèves soient issus des catégories sociales défavorisées.

Les désignations ont changé, avec l’évolution de cette politique : ZEP, REP (réseau d’éducation prioritaire) en 1999, RAR (réseau ambition réussite) en 2006, ECLAIR (écoles collèges lycées pour l’ambition, l’innovation, la réussite) en 2011, puis REP+. On le voit cette politique a été suivie dans le temps, et a fait l’objet d’études, de modifications fréquentes par des gouvernements aux options politiques différentes.[3]

Au sein des établissements, le suivi des enfants à besoins particuliers n’a cessé de progresser. Si les programmes liés à des fragilités cognitives touchent également tous les milieux, ceux qui ciblent les difficultés scolaires ciblent principalement des enfants issus des milieux populaires  : filières Segpa, programmes de type PPRE, PAFI…

L’accueil des enfants en situation de handicap s’est lui aussi considérablement développé, avec les lois de 1975 et 2005.

Enfin, par-delà tous ces dispositifs, un Plan décrochage est lancé à partir de 1989, et a connu de nombreuses remises à jour depuis.

D’autres politiques ont elles aussi tenté de lutter, à l’échelle des méthodes pédagogiques, contre les inégalités sociales.

Dans le champ de la réflexion pédagogique, de nombreux courants ont mis en avant la nécessité de développer un apprentissage reposant sur le projet, avec un accompagnement plus proche. L’esprit critique en ressortirait plus développé (la visée d’une émancipation politique des classes populaires n’était jamais très loin). Les années 1900-80 n’ont pas été pauvres en pédagogues et mouvements promouvant ces combats.

Très bref florilège de géants de la pédagogie ou de mouvements:

  • Maria Montessori : Psychologue et pédagogue italienne, qui dès le début du XXe siècle s’attache à aider les enfants des milieux les plus pauvres de Rome avec une méthode qui repose sur le libre choix des activités, le respect du rythme de chacun, l’expérimentation.
  • Célestin Freinet : Instituteur proche du parti communiste. Après la 1ère Guerre mondiale il encourage à la fois la découverte du monde réel hors la classe, l’expression individuelle de l’élève, le travail de groupe. Son outil phare est l’imprimerie à l’école, objet d’expression, de manipulation, de travail collectif.
  • André De Peretti : Polytechnicien engagé (mouvance de la revue Esprit). Il devient une figure centrale de la pédagogie française et mondiale et développe l’idée de pédagogie différenciée (ici photographié avec François Muller, à droite).
  • Paulo Freire : Pédagogue brésilien. Il a poussé à l’alphabétisation dans les milieux les plus pauvres comme outil d’émancipation politique face à la dictature des années 1960, donc dans un rapport d’égalité entre acteurs, autour de sujets du quotidien.
  • GFEN : Groupe français d’éducation nouvelle, créé en 1922, qui défend les méthodes actives partant du réel et s’appuyant sur l’implication des élèves, l’interdisciplinarité, dans une perspective d’émancipation. [4]

On pourrait continuer l’énumération (pédagogie critique…), l’idée est simplement ici de prendre conscience de la centralité de la lutte contre les inégalités au sein des réflexions pédagogiques dans les années 1900-70.

En France, ces idées ont rapidement percolé au primaire, mais par-delà les initiatives individuelles il faudra attendre les années 2000 pour que des dispositifs apparaissent de manière institutionnelle dans le secondaire. [5] Etonnamment, c’est le lycée qui vit le premier dispositif relevant de ces méthodes actives se mettre en place : les Projets pluridisciplinaires à caractère professionnel (PPCP) en lycée professionnel, puis les Travaux personnels encadrés (TPE) en lycée général: les élèves, en groupes, réalisent un travail de recherche débouchant sur un écrit et un oral, en Première et en Terminale (comptant pour le bac).

Puis en 2010, toujours au lycée, est créé l’Accompagnement personnalisé : des créneaux sont pris sur les horaires des matières, et sont confiés à des enseignants, hors contrainte des programmes, pour apporter des réponses aux besoins observés à l’échelle de groupes d’élèves (non à l’échelle individuelle)[6] : orientation, rattrapage de lacunes, approfondissements, projets d’ouverture divers…

En 2015, un équivalent des TPE est créé au collège, les EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) et de l’accompagnement personnalisé est introduit. Néanmoins la mise en œuvre est laissée aux équipes de direction et enseignantes des établissements, aucun horaire dédié n’est fixé.

On ne peut pas dire qu’aucune attention n’a été apportée…

  1. Une rupture historique : l’amélioration de l’égalité sociale dans l’enseignement

Depuis 50 ans l’école s’est transformée et a transformé la France.

La massification a été réussie. Les enfants nés dans les années 70 appartiennent à la 1ère génération à accéder en masse au supérieur. Parmi eux, la part de ceux qui ont un diplôme du supérieur dépasse pour la première fois la part de ceux qui ont un CAP ou un BEP.

Aujourd’hui 48% des sortants du système éducatif auront un diplôme du supérieur (2 fois plus que la génération qui part à la retraite : 22%). Ces chiffres sont respectivement de 44% et 27% au niveau de l’OCDE : la France accusait un retard, elle est désormais au-dessus de la moyenne. [7]

Parmi les élèves en grande difficulté, le constat est le même.

Les sorties sans qualification autre que le brevet de fin de 3e représentaient en 1978 40% des 18-24 ans… Aujourd’hui ce public est qualifié de « décrocheurs », et son nombre continue de refluer dans toutes les couches de la société (tableau infra), et en nombre absolu ( moins de 90 000/an désormais). La fin des redoublements a joué un rôle positif dans cette évolution : les élèves arrivant en lycées professionnels sont plus jeunes, et restent jusqu’à obtention d’un diplôme bien plus souvent.

[8] 

Les élèves en situation de handicap ont vu leur inclusion progresser : 105 000 étaient scolarisés en classe en 2006, 384 000 en 2020.

Pour dire les choses simplement, depuis l’apparition de l’Homme, depuis l’invention de l’écriture, jamais autant d’enfants n’ont eu accès à une éducation de qualité, une éducation qui a le souci non seulement d’apporter des connaisances complexes à chacun d’entre eux, mais aussi de prendre en compte leurs difficultés particulières.

Dans le monde d’aujourd’hui, combien d’enfants rêvent d’accéder à cette éducation ? Combien de parents sont prêts à traverser des mers, au risque de leurs vie, pour offrir cela à leurs enfants ? Le sacrifice de ces humains, nos frères, en dit long sur la chance que nous avons, sur ce qui a été construit au fil des années par tant de femmes et d’hommes aux fortes convictions.

NOTES

[1]  Grande pauvreté, inégalités sociales et école : sortir de la fatalité , dirigé par Choukri Ben Ayed, éditions Berger-Levrault, 2021

On peut lire aussi l’article Milieux populaires (Scolarisation des), de Mathias Millet dans le Dictionnaire de l’éducation, PUF, 2017

[2] https://www.observationsociete.fr/education/lacces-au-bac-progresse-mais-les-inegalites-persistent-2/

Sur ce sujet on peut aussi consulter : INSEE références 2022, fiche 2.3 Niveau d’éducation de la population

[3] Manon Garrouste, Corinne Prost, Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ? Education prioritaire, CNESCO, 2016

[4] Pour éviter tout soupçon de conflit d’intérêt (…), il est à savoir que l’auteur de ce site est adhérent du GFEN.

[5] Pour voir une chronologie de l’apparition (et de la disparition) jusqu’en 2016 des dispositifs de suivi personnalisé à la périphérie des classes ou des dispositifs pluridisciplinaires, voir Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ? Dossier de synthèse, p.35,CNESCO, 2016

[6] Cette approche a pu sembler être inspirée de l’approche personnaliste, créée par Emmaniel Mounier autour de la revue Esprit, d’inspiration chrétien-damocrate, tentant de croiser l’émancipation sociale et la liberté. L’individu respecté mais inséré dans la collectivité.

[7] Jean-Paul Delahaye, L’école n’est pas faite pour les pauvres ; pour une école républicaine et fraternelle, éd. Le bord de l’eau, 2022

[8] : Comment l’école amplifie-t-elle les inégalités sociales et migratoires ? Rapport de synthèse, CNESCO, mars 2016 ]

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